Symbole de pouvoir et dimension sexuelle, les hommes ont du mal à lâcher, la cravate, ce morceau de tissu noué autour de leur cou.

En portant une cravate ou en ne la portant pas, vous appartenez, vous visez un groupe. Vous clamez votre catégorie socioprofessionnelle, vous marquez votre clan. Ce dernier s’oppose à l’individu. Vous cherchez alors à vous différencier et à affirmer votre individualisme par un motif, un imprimé, une couleur, une forme. Est-elle slim, lavallière, cavalière, Ascot, papillon, à bout carré, Kelvin ?

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“L’art et la manière de faire son nœud est un point essentiel qui signe votre personnalité : Windsor ou nœud double, demi Windsor, Saint-André, Plattsburgh, Cavendish, Grantchester, Balthus, Hanovre.”

DU CLICHÉ A L’ICÔNE  PORNO : CRAVATE SYMBOLE PHALLIQUE

Cet attrape-regard, cette bande de tissu transversale, se balance souvent comme un pendule de gauche à droite. Cela nous vous évoque rien ? Jamais bien tout à fait plaquée sur le plastron, elle se  passe autour du cou, sous le col d’une chemise. Elle se noue par devant et dissimule les boutons de fermeture de votre chemise. Attrape regard car l’objet est une parure qui éveille un instinct sexuel. Il est bien là pour émousser la monotonie et rendre à nouveau l’Homme désirable par le fait d’en changer. Ce Monsieur cravaté devient donc un oiseau de paradis, un paon qui fait la roue, un pigeon qui gonfle d’air son poitrail pour se montrer, bomber le torse, faire son cador, être le coq du village. La cravate est une production organique au même ordre que l’apparence des fleurs, des papillons.

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Niveau taille, l’expression cravate de notaire renvoie à la sur-dimension de la taille des nœuds. En roulant des mécaniques, en balançant une cravate bien pendante, l’individu clame haut et fort c’est moi qui ai la plus grosse. Pendant le carnaval de Cologne, des femmes s’arment de ciseaux pour couper les cravates des hommes qu’elles croisent : rituel d’un simulacre d’émasculation. Nous avons toutes et tous, en tête, l’image du vendeur porte-à-porte qui sonne au domicile d’une ménagère de moins de 50ans dans un costume immaculé et une cravate pelle-à-tarte bien pendante. Faire bonne impression avec pour  objectifs d’avoir un bon accueil et de réussir à rentrer dans l’intérieur du foyer alors que le mari est au travail, pour y caser son aspirateur dernier cri à manche télescopique outillé d’un cyclo-super-puissant.

Photograhie © Fulvio Tognon

“La mode actuelle est à l’image de notre culture hypocrite auquel se complait notre civilisation, elle dénude en voilant et elle offre le corps tout en le refusant.” – Jean Claude Dussault – Le corps vêtu des mots. – page 57

Un grand scénario repris par le cinéma de genre pornographique. La cravate y joue à la fois sur le paradoxe et la tension entre l’érotisme versus la pudeur, avec une imbrication indivisible. Ambigüe et ambivalente, elle renvoie vers un érotisme pudique, avec un symbolisme phallique. L’objet dans l’inconscient se substitue au sexe masculin dissimulé dont elle devient la partie visible : virilité et attributs, pouvoir de la puissance masculine. Un homme qui assume ce qui l’est, qui comprend sa masculinité n’aura donc pas un besoin vital d’arborer une cravate.

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A l’inverse, une cravate trop voyante qui en devient grotesque révèle l’importance que son propriétaire accorde à son substitut phallique. Une expression de sa propre masculinité, de l’image qu’il a de lui-même et de sa confiance en lui…

EN DECA DU PRESTIGE SOCIAL, LA CRAVATE SOUS SOUS TOUTES LES COUTURES

Cette confiance en soi renvoie donc à l’estime que l’on se porte. Son ornement est le signe d’une appartenance à une sphère privilégiée. Elle apparait sur l’uniforme des soldats Roumains, mais elle n’est mentionnée qu’à partir du Règne de Louis XIV. Cravate vient du mot Croate. Elle aurait été importée d’Allemagne par un régiment de militaires qui arrivait de Croatie. La cravate, c’est donc l’armée et ses fastes. Pièce identitaire et code du ralliement, au même titre qu’une cocarde, qu’une médaille, qu’un blason pour celui qui la porte. L’homme de guerre a le sentiment de n’être plus seul. Il appartient à un super groupe, une élite. Il fait parti de ceux qui sont vus et qui sont le point de mire des autres.

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Voilà une des explications qui illustre pourquoi la cravate perdure dans la sphère politique : porter la cravate est une conduite symbolique dont le signifié est le prestige social. En passant un pan dans la sixième boutonnière de leur veston en 1692, des officiers français, surpris par l’ennemi à la bataille de Steinkerque, auraient rapidement et simplement passé leur écharpe autour du cou. La cravate, par sa forme, suit les mœurs et calibre l’évolution des modes et des mentalités. Jabots et longs pans flottants disparaissent au début du XVIIIème siècle pour refaire une apparition sous la forme de carrés de soie pliés, enroulés et noués devant, à la fin de ce même siècle. 1791, elles deviennent énormes. 1830, des maitres d’agréments enseignent l’art de nouer les cravates. Elle est liée à la figure du Dandy, personne élégante, cultivée et distinguée, appartenant au gratin de la société et qui pousse les autres à les imiter : Lord Byron, Brummel. Sous Louis Philippe, elle se fera plastron. Cravate régate, forme la plus répandue de nos jours et dont le nom s’apparente à la marine.

LA CRAVETE DESTINE DES NOUVEAUX-ESPACES-TEMPS-CODES

 « Les cravates rouges » sont devenues une appellation dont le signifié englobe le signifiant,  au même niveau que la marque « frigo » désigne  le mot « réfrigérateur ». Ce sont des jeunes hommes en costume noir qui porte une cravate rouge.

Ne les confondez pas avec les vendeurs de magasins Darty. Nous les reconnaissons, entre mille, dans la foule d’un défilé de mode puisqu’ils sont présents pour vérifier qui s’assoie, où et comment. Ils font respecter la hiérarchie des zones attitrées à la presse, aux acheteurs, aux places assises, et viellent à ce que ceux, invités à être debout en standing, le resteront bien et que les égéries issues de la télé-réalité ne se retrouvent pas au premier rang à la place d’Anna Wintour mais bien devant la porte du lieu. Les cravates rouges sont les feux rouges de l’événement et dans leur apparence uniformisée, elles veulent nous dire qu’il faut respecter les us et coutumes des défilés de mode. Ce look renvoie à celui du mafieux.

Photographie © Hugo Conderaerts

Attention ça ne rigole pas, feu rouge, danger, ne dépassez pas les bornes » même si vous êtes invités(es) nous vous surveillons. Ce look nous le retrouvons aussi chez Jean Luc Mélenchon, avec une cravate plus carmin et dans un rouge vif : la révolution se fait col blanc. Mais la cravate a perdu de son panache et n’a plus la côte. Avec les scandales des banques et des traders, elle est associée à l’escroc à col blanc dans l’imaginaire de certains, des extorqueurs professionnels de Wall Street, des bandits à cravate qui se bourrent les poches à coups de primes de fin d’année et de détournements, à l’American Gigolo, Richard Geere alias Julian Kay, prostitué cravété, callboy ultra-chic-cravaté de Los Angeles qui trouve l’amour et la rédemption dans le drame ultra-élégant de Paul Schrader, sortie en 1980.

C’est fini la respectabilité. Au revoir l’époque des yuppies boys et des années 80. Le morceau de tissus noué est le symbole anachronique du conformisme, de la tradition dans les bureaux d’affaires. La cravate est portée par des personnes guindées, donc coincées et résolument Vieille France. Cravate se traduit en anglais Tie, elle nous emmène vers l’idée de se faire mettre la corde au cou lorsque la mariée enfile à son futur époux la cravate. Une question d’attachement pour la vie ou pour jouer avec un moment car le mot signifie aussi menotte.

Photographie de gauche © Stokpic – Photographie de droite © Lum3n

QUAND LA CRAVATE PROVOQUE LA CONFUSION DES GENRES

Dans notre monde politique, nous assistons à une confusion des genres. Nous ne savons plus qui pense quoi au niveau du code couleur de la cravate associé à l’opinion du parti politique du candidat : les hommes de droite portent des cravates de couleur rouge et les hommes de gauche optent pour des cravates de couleurs bleues, et vice versa. Logiquement s’ils respectent les valeurs de leur camp, ce devrait être l’inverse. Ce transfuge recoloré aurait-il pour but de piquer des valeurs à l’adversaire et de semer le trouble ? Bleu Blanc Rouge, couleur du drapeau français.

Photographie © fullempty

Rouge pour l’oriflamme, rouge martyr de saint Denis, rouge sanguinaire des révolutionnaires. Bleu pour les armoiries de France et des Capétiens. Bleu symbole de grandeur spirituelle, couleur du manteau de la Vierge. Blanc pour la Monarchie. Voila pourquoi nous demandons quelle est votre couleur politique ? Le rouge pour les communistes. Le rose pour les socialistes. Le vert pour les écologistes. Le bleu pour la droite. l’orange pour le centre. La couleur de la cravate est comme la signature d’un gang : un tag sur un mur. Certains soirs de résultats d’élection, journalistes et hommes politiques confondus, tous choisissent des parures violettes. Le violet est la couleur attribuée au clergé. Couleur du sacré, elle défend des valeurs religieuses et pas très laïques. Une façon de se rapprocher du divin et de rassurer, en temps de crise, à travers une uniformisation, le public par un retour à la morale. Mais porter le même code couleur est aussi une façon de noyer le poisson, de barrer la route à ces valeurs conventionnelles pour mieux les court-circuiter…

John Kennedy en 1961 a été le premier homme politique à comprendre l’importance des médias et d’avoir un look soigné, qui colle à son époque. Emmanuel Macron, tout comme Nicolas Sarkozy, porte des costumes gris sombre, bleu nuit, taillés sur mesure, des chemises structurées blanches et des cravates avec une palette de bleus gris tonnalités neutres et télévisuels. C’est une marque de fabrique et un look en accord avec sa politique. Par une maitrise trop pointue, un contrôle permanent de son image, il est crée une distanciation avec le peuple. A l’inverse, nous avons eu François Hollande qui s’est voulu être Président normal. Aminci, le regard relooké par une nouvelle monture de lunettes, le costume sombre laisse parfois apparaitre un poignet de chemise qui dépasse. Le col se plie. Sa cravate n’est jamais droite sur les photos et lors des élocutions. Ca balance à gauche et hop vers la droite. Débraillé, un mec normal quoi ! Ses cravates sont toujours dans des tons de bleu et poussent vers des faux noirs. Avec la Crise oblige, le look de deuil annoncera la continuité d’une politique de rigueur… Mais l’essentiel pour un dirigeant ou un leader, c’est d’être vu. Montebourg avait laissé tomber la cravate, chemise blanche ouverte,  avec une rose à la main. Manuel Vals avec ses costumes immaculés de lumière et ses cravates roses sortait du lot et s’exposait en mode omni-permanence. Ex-Ministre de l’intérieur parti en Espagne, son look attirait l’attention et faisait parler de lui. Et que l’on parle de lui en bien ou en mal, l’essentiel est que l’on en parle. Avec son style à la « Al Pacino – Tony Montoya » dans le film « Scarface », figure d’un justicier gangster dandy qui fait sa loi : « j’ai le pouvoir. Je peux me le permettre. Je suis au dessus de la loi et je n’ai pas peur de la pègre » Il est comme une fleur blanche vénéneuse avec sa touche de rose dans le pistil…

Photographie © janeb13

BANDE DE TISSU PASSANTE PASSÉE DE MODE : LA CRAVATE

L’homme est devenu Métro-sexuel. Les barrières sociales ont craqué. Selon Chantal Baudron, présidente du cabinet CBSA, «l’amorce de cette tendance inversée, le fait de se détacher de la cravate et de ne plus la porter a été marquée par le mouvement du Friday Wear. Le vendredi, nous pouvons être plus décontractés. Cela a eu pour habitude de ne pas porter de cravate ce jour-là.  Les hommes ont finalement réalisé que c’était quand même beaucoup plus agréable. Une petite tendance à se dire si seulement cela pouvait être comme cela  tous les jours de la semaine».

L’idéologie libérale globalisée représente un système de concurrence des classes, avec une remise en question périodique de nos propres rôles et de nos statuts. Nous sommes passés d’un système de diffusion des modes classique avec 4 saisons à un rythme rapide de diffusions mensuelles, Fast Fashion. L’accessibilité aux produits est facilitée par des chaines mass-market qui ouvrent une brèche : désacralisation de la dimension magique de la mode pour la rendre plus « gadget.

Dans ce jeu de quille, la cravate est un vestige ?

Certains leaders luttent encore en l’utilisant comme un signe pour accéder à une caste et garder leur rang. Chantal Baudron nous confie avoir une sorte de consensus, autour du sujet : « le port de la cravate est lié au secteur d’activité mode. Mais c’est presque ringard d’en porter une. Ce qui d’ailleurs, pour l’anecdote, me pose des problèmes parce que je suis membre de l’Interalliée. Il m’arrive d’y inviter des personnes, et il faut, à leur arrivée que le cercle leur en prête une, parce qu’ils n’en ont jamais ». Mais qui est « In » et qui est « Out » me diriez-vous ? Pour Grégory Marande du cabinet LEMENSEARCH, « la cravate est une convention, un objet qui est loin d’être anodin, très codifié. Discrète et élégante, elle symbolise une démarche et démontre une forme de respect, l’effort de s’être habillé et d’harmoniser son apparence avec son discours. La personne prend le temps de se préparer pour l’entretien ». La cravate, ce focus qui ne trompe pas, est un prisme sur le candidat « Quelqu’un qui n’est pas à l’aise avec sa cravate, son nœud est mal fait. On voit qu’il n’a pas l’habitude de porter le costume. Choix de couleur, d’un motif de mauvais goût. La personne a tendance à jouer avec. Il n’a pas l’habitude que son col soit fermé. La cravate peut alors jouer contre celui qui la porte, augmenter le stress, assécher encore plus une gorge déjà bien nouée. Il commence par toucher son col, à dénouer sa cravate. Cela renvoie des signaux qui montre son manque d’aisance » nous explique Grégory Marande. Un dernier conseil, le « pire du pire » est une cravate avec un col déboutonné qui veut dire « je l’ai mise pour vous faire plaisir ». Oubliez les cravates à motifs régressifs «made in wonderland» ou «toons» parce que franchement, ce n’est pas montrer aux autres que vous êtes cool. Dans ce cas là, autant ne pas en mettre et adopter une chemise blanche avec un costume noir bien taillé, une paire de converse aux pieds.

PORTER LA CRAVATE OU LA LAISSER AU VESTIAIRE…

Photographie © FreeCreativeStuff

Les cabinets spécialisés qui ont une expertise dans le luxe, possèdent un regard aiguisé sur une présentation globale et une allure générale mais cela n’est jamais dans le détail. Chantal Baudron rajoute «Le mauvais goût n’est pas à mettre à l’actif du candidat. Quand on est dirigeant, on peut être provocateur. Quand on est candidat, on essaye plutôt de donner la meilleure apparence de soi ». Et Grégory Marande conclut « montrer aux autres que l’on est cool et détendu,  on le reste et on le devient par une attitude, par ses actions qui touchent réellement les gens ». Alors, au lieu de vous costumer pour un entretien et ainsi, rentrer dans un personnage, restez vous-même et habillez vous, sentez vous habité par vos vêtements. Vous ne ferez que révéler toute la sincérité et le potentiel qui est en vous.

William Arlotti © Auteur